A review of the first edition of “Election, Barth and the French Connection” in 2017 by Danish Theologian Flemming Fleinert-Jensen

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Again for those of you who have mastered the language of Calvin and Pascal, here is a review of the first edition of my book in 2017 by Flemming Fleinert-Jensen, Danish Theologian and retired Reformed Minister of what was the Église Reformée de France  in ÉTUDES THÉOLOGIQUES ET RELIGIEUSES, 2017/4, pp 854-57.

Available in PDF attached here too: Flemming Fleinert-Jensen Review ÉTUDES THÉOLOGIQUES ET RELIGIEUSES 2017.4

Flemming est Docteur en théologie ; Assistant puis maître-assistant à l’Université de Copenhague (1967-1974), il est ordonné pasteur de l’Église luthérienne du Danemark en 1970. Il a été professeur au Centre d’Études Œcuméniques de Strasbourg (1987-1993), chargé de cours à l’Institut catholique de Paris (1997-2006) et pasteur de l’Église réformée de Versailles (1993-2006). Il a été également président de la Société Søren Kierkegaard (2003-2014). Actif dans plusieurs organismes de dialogue œcuménique, il a notamment publié au Cerf, “Commentaire de la Première Épître de Jean” (1982), “Entre l’Effort et la Grâce” (2005) et chez Olivétan, “Aujourd’hui – non pas demain – la prière de Kierkegaard” (2016).

Simon Hattrell (éd.), Election, Barth, and the French connection. How Pierre Maury gave a “decisive impetus” to Karl Barth’s doctrine of election, Eugene, Oregon, Pickwick Publications, 2016, ISBN 978-1-4982-0467-5.

“Après l’édition par Bernard Reymond de la correspondance entre Karl Barth et Pierre Maury couvrant les années 1928-1956 (Nous qui pouvons encore parler…, Lausanne, L’Âge d’homme, 1985), et la biographie de Françoise Smyth (Pierre Maury, prédicateur d’Évangile, Genève, Labor et Fides, 2009), voici un nouvel ouvrage consacré à Pierre Maury (1890-1956) ou, plus précisément, analysant sa compréhension de la prédestination et l’influence que celle-ci a exercée sur Karl Barth.

L’éditeur scientifique, Simon Hattrell, prêtre de l’Église anglicane d’Australie, réunit ici trois textes de Maury. Une première traduction en anglais d’« Élection et foi », la conférence donnée en 1936 par Maury lors d’un colloque à Genève sur la prédestination et publiée la même année dans la revue Foi et vie (p. 203-223). Une autre traduction de la deuxième des six conférences de Carême données au temple de la rue Cortambert à Paris en 1937, intitulée « Décision dernière » (l’ensemble fut publié sous le titre Le Grand œuvre de Dieu, Je sers, 1937). Enfin une traduction révisée du livre posthume de Pierre Maury qui a pour titre La Prédestination (livre paru en 1957 aux éditions Labor et Fides), qui reproduit quatre exposés donnés aux États-Unis à l’occasion de la seconde assemblée générale du COE à Evanston en 1954. À cela s’ajoutent quatre articles sur la théologie de l’élection dans l’oèuvre de Barth et de Maury, dont trois rédigés par des théologiens australiens (Mark Lindsay, John Capper, John McDowell) et un écrit par un théologien allemand (Matthias Gockel).

Dans Kirchliche Dogmatik (1942), le nom de Pierre Maury n’est mentionné que dans le tome II/2 ; sans commentaire dans un exposé sur le colloque de Genève cité ci-dessus (p. 210 ; trad. fr. II/2 § 33, p. 201) et de façon plus appuyée dans un alinéa précédent faisant l’éloge de la conférence « Élection et foi » (p. 168 ; trad. Fr. II/2 § 33, p. 161). Présent à ce colloque, K. Barth n’a pourtant pas entendu l’intervention de Maury. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il l’a lue, mais celle-ci a contribué, écrit-il, à faire comprendre de manière nouvelle que c’est Jésus-Christ qui est l’objet originel et décisif de l’élection divine. Pour étayer cette appréciation, Barth ne cite cependant pas un mot de cette conférence (ce qui est surprenant dans la mesure où Barth a souvent reconnu l’importance qu’elle a eue pour sa propre pensée, et donc sur les 563 p. de la Dogmatique qui développent le sujet). Par exemple, dans la préface de la Prédestination, Barth écrit en hommage posthume à son ami : « On peut certainement dire que c’est lui qui, alors, a contribué d’une manière décisive à donner à mes recherches sur ce point leur orientation fondamentale. Avant d’avoir lu son étude Élection et foi, je n’avais encore rencontré personne qui eût traité la question avec tant de fraîcheur et d’audace ». La lettre n°53 de leur correspondance témoigne de la même reconnaissance de la part de Barth (p. 99-100).

Il faut dire que, même lues avec une distance de plus de quatre-vingts ans, les réflexions de Maury ont gardé leur originalité. On sait que, selon lui, le tri entre élus et réprouvés n’a pas été effectué depuis l’éternité par un décret divin sans appel possible. Ce serait une erreur fatale de croire que cette doctrine est anthropologique (qu’elle concerne les prédestinés) et non théologique (qu’elle concerne Dieu qui prédestine). Sinon « elle devient ce triage angoissant puisqu’il s’opère non pas au jugement dernier comme il est annoncé, mais avant toute existence, entre des êtres qui n’ont pas demandé à vivre et à qui leur salut ou leur rejet est imposé par la force » (La Prédestination, p. 28 ; trad. angl. p. 82).

Le seul moyen adéquat de s’approcher de la question est d’ordre christologique. Tout doit être compris « en Christ ». Le Christ est cette sagesse de Dieu, « mystérieuse et demeurée cachée, que Dieu avant les siècles avait d’avance destinée à notre gloire » (1 Co 2,7). Depuis la fondation du monde, avant nous et indépendamment de nous, l’élection de Dieu concerne le Christ et non pas une catégorie déterminée de personnes : les élus et les réprouvés. Lui est fondamentalement l’élu de Dieu, mais en même temps destiné à porter la condamnation à la place de ceux qui sinon seraient rejetés. Le Christ crucifié montre que c’est à travers lui que Dieu a pris le rejet sur soi. Il est l’élu rejeté, le donné abandonné. En cela, le logos de la croix ne correspond à aucune autre logique humaine, ni philosophique ni religieuse. Seule la foi peut se prononcer sur le double caractère de ce choix souverain de Dieu qui signifie perdition autant que salut, rejet autant qu’adoption.

À partir de ces grandes lignes, Pierre Maury développe une série de points qui non seulement concernent le fondement biblique de son argumentation, mais aussi les conséquences pour la foi de chacun. On sent ici sa fibre pastorale. Quand Barth disait que nous faisions de la théologie parce qu’il faut prêcher le dimanche, Pierre Maury se trouvait sur la même longueur d’ondes. Pour lui, être pasteur était aussi être théologien, et vice versa. Durant la plus grande partie de sa carrière, il fut pasteur de paroisse à Ferney-Voltaire (1925-1931) et à Passy (1934-1956), et enseigna simultanément la dogmatique à la Faculté protestante de théologie de Paris (1943-1950). Son fils, Jacques Maury, a d’ailleurs fait remarquer (dans un extrait traduit en anglais (p. 22) de son avant-propos du livre cité de Fr. Smyth) qu’en écoutant les cours de son père, celui-ci se révélait plutôt professeur de théologie que professeur de dogmatique. Son ami de longue date, Robert Mackie, estimait quant à lui que Maury était plutôt « a personality » qu’un théologien, et qu’en qualité de théologien, il communiquait mieux à travers les rencontres personnelles que par des publications (p. 24).

Venons-en aux quatre articles qui terminent l’ouvrage. Malgré son titre, « Pierre Maury, Karl Barth and the Evolution of Election », le premier signé par Mark Lindsay ne parle pratiquement pas de Maury. Il expose seulement quelques traits de l’évolution de la pensée de Barth en la matière, depuis les cours à Göttingen (1924-1925) jusqu’à la Dogmatique, et montre comment la conception barthienne de l’élection éternelle d’Israël et sa place par rapport à l’Église représentaient aussi une opposition radicale à l’idéologie national-socialiste. L’article peut être utile pour une première approche de la doctrine de K. Barth sur l’élection, mais un lecteur francophone lira avec davantage de profit ce qu’en écrit, par exemple, le jésuite Henri Bouillard dans son ouvrage Karl Barth, t. II, p. 125-164 (thèse publiée en trois tomes chez Aubier en 1957). Bouillard reproche notamment à Barth de relâcher le lien entre grâce divine et décision humaine, par peur de tomber dans le piège de la coopération et du mérite, mais il retient l’idée centrale de Barth selon laquelle « au lieu de spéculer sur un décret caché et troublant, [il est nécessaire de] comprendre la prédestination à partir de l’histoire du salut, c’est-à-dire à partir de l’œuvre réconciliatrice du Christ telle qu’elle est attestée dans la Bible » (p. 164). Accompagné de Hans Urs von Balthasar et d’Adrienne von Speyer, Barth assista d’ailleurs à la soutenance de thèse de Bouillard à Paris en juin 1956.

Dans son article « Harmony without Identity », Matthias Gockel commence par quelques exemples qui laissent apparaître que la traduction allemande de la conférence « Élection et foi », établie par la proche collaboratrice de Barth, Charlotte von Kirschbaum (et qui est alors publiée dans Theologische Studien 8, 1940), n’est pas toujours précise, et que le choix de tel ou tel terme peut être influencé par une accentuation différente chez Barth. Cependant, comme l’indique le titre de l’article, la ressemblance entre Maury et Barth est bien plus grande que ne le sont les différences sur le sujet. Du moins, les divergences que l’article relève ne semblent pas être d’une importance majeure. Il note, par exemple, que Maury qualifiait le rejet du Christ sur la croix de « paradoxe », terme que Barth n’emploie pas à ce sujet, préférant plutôt parler de « la justice suprême » de l’élection libre de Dieu.

Dans « Serious Joy of the Ultimate Decision », John Capper compare quelques développements de Barth dans la Dogmatique II/I avec le texte de la « Décision dernière » issu de la conférence de Carême incluse dans ce volume (avec les cinq autres conférences de de 1937 traduites aussi en allemand par Charlotte von Kirschbaum et publiées en 1941). L’intérêt principal de cet article est surtout d’attirer l’attention sur Maury prédicateur. En lisant aujourd’hui ce long sermon, on est frappé par son langage à la fois pur et simple et par la construction harmonieuse qui guide le lecteur à travers les différents thèmes. À vrai dire, ce texte n’aborde pas la prédestination en tant que sujet spécifique (au bénéfice d’inventaire, Calvin non plus n’y revenait pas spécialement dans ses prédications). « Il nous faut prêcher non pas la prédestination, affirme Maury dans La Prédestination, ce serait la pire erreur, la pire trahison aussi je crois, de l’Évangile […]. Il nous faut prêcher le salut et non la perdition, le pardon du péché plus que le péché » (p. 60-61 ; trad. angl. p. 103). Fidèle à ce principe, le sermon de 1937 parle du Christ comme étant la décision de Dieu ainsi que de la décision de l’homme à l’égard du Christ : « Quand Dieu nous parle en Christ, ce n’est pas pour nous exposer une vérité, mais pour nous révéler notre situation devant lui et l’attitude qu’il adopte envers nous » (trad. angl. p. 55). Voilà les deux principaux volets qui, parfois avec des accents kierkegaardiens, sont développés. Derrière l’insistance répétée de Maury sur Christ comme révélation de Dieu, on entend l’écho de l’Offenbarung de Barth. Christ est la décision dernière de Dieu parce qu’elle est sans appel et qu’elle est celle d’un amour absolu. Mais de la part de l’homme, il est aussi question d’une décision dernière, celle de la foi qui tranche dans le cœur partagé de ceux que la lettre de Jacques nomme dipsuchoi. Maury en parle avec beaucoup de verve et de sincérité, et néanmoins sans pathos.

Le dernier article intégré au volume, « Afterword », porte un sous-titre compliqué : « The Gratuity of Being-in-Act From, In, Through, and After the Word : Reflections on Post-Maury Barth ». Son auteur, John McDowell, y expose notamment le débat subtil de quelques auteurs anglophones autour des publications de Bruce McCormack (éminent spécialiste de Barth) auxquelles le présent ouvrage fait souvent allusion.

Comment situer ce livre ? Du fait des traductions des contributions de Pierre Maury, il s’adresse avant tout à des lecteurs anglophones qui ne maîtrisent pas la langue française, mais il peut aussi représenter un intérêt pour ceux qui étudient la doctrine de la prédestination, et en particulier, l’origine et le développement de celle de Bar th. Cependant, qui s’intéresse actuellement à la prédestination ? Cette doctrine mène aujourd’hui une existence plutôt discrète. Certes, on peut l’aborder sous l’angle de l’histoire de la théologie et, en l’occurrence, noter la rupture des deux calvinistes Bar th et Maury avec la conception de Calvin et la double prédestination. De même, on peut s’intéresser à leur réinterprétation respective de celle-ci. Mais d’un point de vue davantage existentiellement, ces questions ne semblent plus toucher les âmes chrétiennes. Tout au plus, il est demandé de temps en temps si les Églises réformées continuent à enseigner la double prédestination. Question toujours un peu embarrassante, car si la réponse est négative, cela renvoie la doctrine au musée des antiquités théologiques ; si la réponse est positive, elle exige aussitôt de nuancer le contenu. S’il existe encore des milieux d’Église où elle se trouve discutée, globalement elle n’est plus l’objet d’un intérêt particulier.

Il n’en reste pas moins que l’élection est une notion biblique d’intérêt, et que ce serait un aveu de faiblesse et de paresse que de l’abandonner au motif qu’elle n’a plus la vogue. D’autant plus que le christocentrisme de Maury, à fortiori celui de Barth, montre un chemin pour sortir de l’impasse de decretum absolutum calviniste. Si Christ est la manifestation déterminante de l’élection et de la condamnation de Dieu, il est aussi le miroir dans lequel le croyant peut apercevoir son propre statut : c’est en Christ que sa vie est rejetée et par grâce qu’elle est pardonnée. Il ne s’agit pas de deux présences simultanées, d’une coexistence immobilisée réunissant l’élu et le réprouvé en une seule personne, mais du mouvement même de la foi, de ce passage incessant entre la mort et la vie (La Prédestination, p. 56-57 ; trad. angl. p. 100). C’est là une grille d’interprétation qui, notons-le, pourrait aussi s’appliquer à la formule luthérienne simul justus et peccator.

Toujours est-il que l’idée du mouvement au sein de l’existence chrétienne, d’un va-et-vient entre péché et foi, désigne une dynamique tournée vers l’avenir et, en dernier lieu, vers l’espérance biblique de la venue du Christ ressuscité. De nos jours, ce locus théologique ne fait pas non plus l’objet d’une attention particulière à l’intérieur des Églises historiques. Mais au lieu de regarder en arrière vers une élection éternelle concernant chaque être humain, il serait pourtant peut-être plus productif de regarder devant et d’interroger la doctrine de la prédestination à la lumière de « celui qui est prêt à juger les vivants et les morts » (1 P 4,5). La vérité de chacun ne serait alors pas cachée dans un mystère insondable depuis la nuit des temps, mais révélée à partir de la vie de chaque être humain”.

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